L'île de Groix (Morbihan, Bretagne sud) est réputée pour la richesse de la faune qui
peuple ses fonds marins.
Elle est régulièrement investie par les nombreux clubs de plongée de la région venus observer
poissons, gorgones ou éponges qui participent à la biodiversité du site.
Et c'est précisément une éponge des plus surprenantes qui vient d'être découverte par l'équipe de Mer et littoral
aux abords de l'île.
On se souvient de ce spongiaire découvert en 1995 par Jean Vacelet et Nicole Boury-Esnault.
C'est dans les profondeurs d'une grotte près de Marseille par moins de 25 mètres de fond,
que ces chercheurs au CNRS remarquent pour la première fois un spécimen que l'on croit limité aux abysses.
De petite taille, soutenu par un long pied, elle ressemble à un pompon blanc d'où partent une multitude d'excroissances.
Asbestopluma hypogea, c'est son nom, devient l'éponge la plus médiatisée tant ses modes de vie et de nutrition
(l'espèce est carnivore) sont inattendus.
Actuellement plus de 90 espèces de cette "famille" d'éponge sont connues
(et plusieurs espèces des grands fonds sont en cours de description, en particulier dans le Pacifique).
Mer & Littoral: En quoi la découverte de Jean-Michel est-elle exceptionnelle?
Pierre Chevaldonné: Cette éponge est caractéristique d'une famille d'éponges
profondes, les Cladorhizidae.
On les trouve en profondeur dans tous les océans. Quelques exceptions bathymétriques existent lorsque certains
milieux littoraux reproduisent certaines conditions environnementales du profond, permettant ainsi la persistance
de populations de ces éponges. C'est le cas des populations de grottes d'Asbestopluma hypogea, mais aussi
d'autres espèces remontant par exemple pour l'une d'entre elles jusqu'à 30 m en Antarctique.
La découverte hors milieu profond et hors grotte est en soi exceptionnelle (mais l'environnement
du site de Groix a l'air particulier).
Il semble également que l'espèce de Groix soit bien A. hypogea (Ndlr cela a été confirmé), ce qui
M&L: Est-ce la première fois qu'une éponge carnivore est rencontrée à faible profondeur sur nos
côtes atlantiques?
P.C.: Oui
M&L: La présence d'Asbestopluma hypogea à Groix signifie-t-elle que cette espèce peut être rencontrée ailleurs
par d'autres plongeurs?
P.C.: Oui, ça nous a bien surpris, mais c'est certain. Il faut les sensibiliser,
comme vous commencez à le faire.
M&L: En quoi consistent les recherches que vous effectuez sur ce groupe d'éponges?
P.C.: Jean Vacelet travaille sur leur biologie et leur systématique.
Quant à moi, Je m'intéresse aux Asbestopluma en tant qu'élément liant grottes sous-marines et milieux profonds.
J'étudie leur écologie thermique, leur génétique de population et je travaille également à la détermination
moléculaire de leurs proies.
ndlr: Pierre chevaldonné a plongé sur les trois populations de grottes connues dans
le monde de l'espèce A. hypogea et en a découvert une des trois.
M&L: Enfin quelques questions d'actualité.
Il est en projet de rejeter à proximité du site où nous avons découvert cette éponge, 155 000 m2 de boues extraites
des fonds du port de Lorient. Pensez-vous que cette opération puisse mettre en danger la faune et la flore
et détruire l'environnement propice au développement de cette éponge?
P.C.: Tout dépend de ce que vous appelez "proximité" mais aussi de la courantologie locale.
J'imagine que des études ont été faites en amont de ce projet. Il est en tout cas certain que
ce type de rejets est néfaste, en particulier pour les peuplements de substrats durs et a fortiori
lorsque ceux-ci comprennent des espèces d'affinités profondes, en principe peu résilientes et sensibles
aux perturbations de grande ampleur. Asbestopluma est d'ailleurs inscrite à l'annexe II de la convention de Berne.
M&L: La rareté de l'espèce et la particularité de la faune qui entoure cette éponge
justifierait-elle que l'on prenne des mesures pour préserver ce site?
P.C.: Préserver le site ? Peut-être est-ce justifié effectivement. Il conviendrait peut être dans
un premier temps de compléter l'état des lieux de ce mini-canyon où vit l'éponge, mais aussi d'évaluer l'impact réel éventuel
de ces boues (distance et couranto par rapport au site).
J.V.: Il est certain qu'il semble s'agir d'un site et d'une espèce tout à fait
remarquable, capable d'obtenir des succès comparables à ceux du scarabée pique-prune qui a fait détourner des autoroutes !
M&L: Une bien jolie découverte en cette fin d'année consacrée à la biodiversité! Merci pour toutes
ces réponses et pour toute l'aide que vous nous avez apportée.
Anne et Wilfried Bay-Nouailhat
Télécharger cet article (445 ko)
Vous pouvez nous contacter pour réagir à cet article ou pour plus d'informations
Nous remercions pour leur aimable participation:
Jean-Michel Crouzet, moniteur de plongée au club Subagrec, Groix.
Patrice Martineau, pilote du bateau qui nous a transporté par un temps exécrable.
Jean Vacelet, chercheur CNRS.
Pierre Chevaldonné, chercheur CNRS.
Photographies : publiées avec l'aimable autorisation de leur auteur:
Asbestopluma hypogea © Jean-Michel Crouzet
Asbestopluma hypogea © Jean Vacelet
Asbestopluma hypogea © Wilfried Bay-Nouailhat
Asbestopluma hypogea © Jean Vacelet
Pour en savoir plus:
>
Description de Asbestopluma hypogea
>
Asbestopluma hypogea: MNHN Inventaire national du Patrimoine naturel
>
Les éponges carnivores, Jean Vacelet, Futura sciences